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La Scriptarium
La chasseuse de rêves PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Petitpion   
Lundi, 03 Août 2009 22:40

La chasseuse de rêves.

 

C'est toujours très facile – trop facile. Pourtant, cela demande de la minutie.

D'abord, devant la glace, il faut prendre son temps. Choisir ses vêtements selon la circonstance, se coiffer avec simplicité, et adapter le maquillage avec la tenue. Ce soir, j'ai choisi de mettre une robe bleue marine, fluide et décolleté, qui tombe juste au-dessous des genoux. Trop montrer ne sert à rien, garder le mystère est bien plus difficile mais aussi bien plus alléchant. La plupart des jeunes garçons veulent tout, tout de suite, mais leur donner l'illusion de n'être pas une proie facile excite les meilleurs d'entre eux... Pour la coiffure, je me suis fait un chignon romain un peu lâche, d'où s'échappent quelques boucles, dont une qui tombe avec nonchalance dans le dos, cette mèche rebelle avec laquelle on a toujours envie de jouer, qui facilite le premier contact. Pour le maquillage, plutôt discret : trop se maquiller fait vulgaire, mime l'invitation provocante. Je préfère l'ombre sur les paupières et le noir mystérieux autour de l'œil. Talons hauts, bien sûr, pour l'élégance de la taille, l'évidence de la cambrure, le galbe des jambes. Je suis parfaite, à mon habitude.

Une fois la préparation faite, tout se fait facilement. Où que j'aille, il y a toujours de la place pour moi. Un sourire, une nuque inclinée en signe de soumission et on s'écarte devant toi naturellement... C'est fou comme l'instinct de domination est encore vivace chez les mâles...

Une fois entrée dans le bar, je dois choisir. Tout se fait dans le coup d'œil. En entrant, il faut avoir l'air d'ignorer qui se trouve là mais repérer tous les présents. Trouver celui que je choisirai pour me raccompagner ce soir, pour mentir à ma solitude, pour faire frissonner ma chair. Parfois, personne ne me plait et je dois attendre que ma proie franchisse la porte. Mais ce soir, un garçon me plaît dès le premier coup d'œil. Ce qui me séduit, c'est son grand sourire d'enfant, avec des fossettes au creux des joues. Il est grand et ses épaules sont larges, son dos est puissant sous sa chemise colorée. Ses cheveux blonds en bataille sont un peu bouclés. Il est beau, j'ai eu de la chance. Il aurait pu être laid, cela n'aurait pas eu d'importance : son sourire m'avait fait ciller avant que je ne remarque le vert de ses yeux et le velouté de sa peau. Il est beau, je m'en rend compte quand, le bousculant légèrement, l'air de rien, pour le forcer à me prêter attention, je plonge mes yeux dans les siens. Pur d'abord, son regard se trouble puis bat en retraite. Un instant, la douceur de ses cils et la clarté de ses yeux m'ont éblouie. Pourtant, je trouve la force de passer, l'air de rien.

Ce sera lui ou nul autre, je le sais. Je sens son regard se poser sur moi tandis que je me dirige vers une table libre, pas très loin de la sienne. Surtout, ne pas le regarder. A aucun moment il ne doit comprendre que c'est moi qui l'ai choisi. Mais malgré mon regard qui ne regarde que le serveur qui s'empresse de prendre ma commande, tout en moi indique qu'il m'a plu : mes jambes croisées sont pointées vers lui, je lui présente, de loin, ma nuque que je caresse d'un doigt distrait. Alors que le serveur disparaît derrière son bar, je sors mon paquet de cigarettes. Comme de coutume, un homme s'empresse de me tendre un briquet. Mais en allumant ma cigarette, c'est lui que je regarde, comme par hasard, et je laisse mon regard marquer en lui la cicatrice flamboyante du désir. Son regard se fixe dans le mien et je l'y retiens, impitoyablement. Puis je baisse les yeux, par vertu tardive. Mais je ne souris pas. Pas encore, c'est trop tôt. Je ne dois pas être une proie facile. Pourtant, je le comprend, cela ne le découragerait pas. Mais moi j'aime faire traîner ces premiers préliminaires...

Mon regard glisse sur l'ameublement du bar, trop clinquant à mon goût. Il glisse aussi sur les gens sur lesquels je laisse une gangue de mépris nonchalant. Puis, comme une suite logique au déplacement de mon regard, je pose les yeux sur lui. Depuis tout à l'heure, son regard ne m'a pas lâchée. Cela me surprend et je sens un frisson parcourir ma colonne vertébrale. L'ardeur de son regard m'arrache un sourire, presque malgré moi. Moi aussi, je suis touchée. Je l'imagine déjà en moi... Sous la fulgurance de cette image, je ferme les yeux, chancelante. Le chasseur est proie...

Notre regard reprend, dure, et ne se rompt que lorsque le serveur m'apporte ma commande. Cela me laisse un peu de répit. Il a l'air trop timide pour faire le premier pas, mais je sais que je ne dois pas le faire : donner l'illusion d'être la victime, toujours, doit primer sur mes propres impatiences. En quelques secondes, j'élabore un stratagème. Pendant un court instant où il ne me regarde pas, son attention happée par un de ses amis, j'invite du regard une autre personne à se joindre à moi. Plus courageux ou plus subtil, l'autre comprend le message et arrive à l'assaut. Je le fais asseoir près de moi, dos à celui que j'ai choisi. Pendant qu'il me parle, bien qu'affichant un sourire poli, je supplie le blond jeune homme de venir me sauver... Qui refuserait le rôle de chevalier servant ? « Aide-moi... lui crie mes yeux. Je ne veux nul autre que toi, et lui m'empêche de t'aimer des yeux... Je t'en supplie... » Cela ne manque pas. Au bout de quelques minutes, il se lève, s'avance vers moi, mais je le vois hésiter au seuil de l'action. Je me vois obligée d'intervenir...

« Marc ! Quelle surprise ! Ça alors ! Mais ça fait combien de temps qu'on ne s'est pas vu ! » Celui qui est en face de moi, surpris, lève les yeux et vois son magnifique adversaire tandis que je me lève pour lui faire une bise légère et faussement indifférente.

« Dis-moi, qu'est-ce que tu fais là ? Tu viens souvent ici ? Mais je t'en prie, assieds-toi... »

Celui que j'ai appelé Marc a dû mal à jouer la comédie. Je vois même dans son regard qu'il se demande un instant si nous ne nous sommes pas rencontrés pour de bon dans un autre endroit, dans un autre temps. Cela expliquerait peut-être l'insistance de mes regards. Mais il n'aurait pas pu oublier mon visage, la cambrure de mes reins, la musique de ma voix... Tandis qu'il hésite, je n'arrête pas de parler, je lui raconte ma vie comme on peut la raconter à un ancien ami du lycée qu'on croise par hasard à une fête. L'autre, qui se sent, à raison, de trop, laisse la place et s'esquive. La comédie peut cesser...

« Merci ! Sans vous, j'aurai dû le supporter longtemps... »

Il me regarde, gêné. Il sait qu'il n'a rien fait, que c'est moi qui l'ai happé, qui me suis accrochée à lui comme à une bouée de sauvetage parce qu'il hésitait à avancer. Sa timidité est si touchante ! Je lui fais croire que je lui dois tout, que je suis une demoiselle anciennement en danger reconnaissante d'être sauvée... Je lui pose quelques questions sur lui, sur sa vie, en commençant par son vrai prénom. Je le laisse faire de l'humour et je ris quand c'est drôle. Il est jeune, je le sens dans sa conversation : il est plein de certitudes, plein de révoltes, il rêve encore. Je le laisse m'embarquer sur l'avion de ses désirs d'avenir et je me prends, moi aussi, à rêver. Je me souviens des derniers rêves laissés en suspens et je les lui raconte : cœur ouvert à cœur ouvert, nous échangeons ce que nous sommes. Sans être capable d'aucune séduction d'aucune sorte, il me charme, m'envoûte, me donne envie de davantage le connaître. Face à la pureté de sa confiance, je me sens un peu traître et je finis par me taire. Inquiet, prévenant déjà, il me demande si je vais bien. Je lui avoue avoir un peu besoin d'un peu d'air.

Il paye ma consommation, prend sa veste et trace le chemin devant mes pas. Une fois dehors, surprise par la fraîcheur de la brise, je m'accroche à son bras. Nous nous regardons, comme surpris par ce premier contact qui nous plonge dans une ivresse encore plus profonde. Je connais son regard, il est prêt à m'embrasser, mais c'est trop tôt... je m'esquive. Où allons-nous ? J'ai envie de me promener, de faire la jeune fille pleine de vie et de franchise... Nous allons au bord du fleuve et nous continuons à parler. Nous nous asseyons sur un banc public et il se met à jouer avec ma mèche. Le silence, insidieusement, prend place entre nous et s'installe confortablement. Nos regards avouent nos désirs. Je me mets à trembler, mais ce n'est pas de froid... Lui se méprend et met sa veste sur mes épaules. Ses mains s'égarent sur ma nuque et le haut de ma gorge. Je le regarde, ne jouant plus depuis longtemps. J'ai envie de céder et il le sent. Pourtant, son regard ne se voile d'aucune convoitise ni d'aucune fierté. Il est touché de ma reddition. A cet instant précis, il commence à m'aimer et je l'aime en retour. Les hommes aiment tellement être persuadés qu'une femme ne se donne que par amour ! Ils ont l'impression d'être uniques, qu'ils sont respectés pour ce qu'ils sont. Une femme ne désire pas, elle aime... Et c'est vrai que j'aime ma proie au moment où sa main, tremblante d'émotion, caresse ma joue. Il me croie pétale de rose, poupée de cristal entre ses mains, entre les atomes de son cœur. Il croit devoir faire attention et je pressens que s'il ne m'aimait pas il n'aurait pas approché ses lèvres des miennes. Son cœur est pur et sa pureté me fait mal du mal que je lui ferai à l'aube. Mais quand ses lèvres se posent sur moi et m'éblouissent de leur douceur, j'oublie tout cela. Mon cœur à moi aussi est pur et ce garçon, je l'aime de tout mon cœur. Je l'aime comme jamais je n'ai aimé personne. Il n'y a plus de proie ni de chasseur, il y a deux cœurs que quelques instants ont suffi à unir...

Le baiser finit mais pas sa tendresse. Il a la victoire modeste. Maintenant, il a tout son temps. Il est prévenant, prêt à respecter mes moindres désirs, mes moindres envies d'attente. Il est tout à moi maintenant qu'il sait que je suis toute à lui. Il ne croit pas que nous ferons l'amour cette nuit et je vais avoir quelques difficultés à lui faire croire que je ne fais que céder à son désir.

Soudain, je me sens légère. Je n'ai plus envie de tricher, plus envie de respecter les règles tacites et inébranlables de la séduction. J'ai envie d'être moi-même et je me rue sur ses lèvres comme un loup affamé sur un agneau surpris. Je l'embrasse si bien que je le sens trembler au bout de ma langue. Surpris, décontenancé, lui aussi, soudain, devient sincère et me presse contre son corps tendu de désir. Je sais qu'à ce moment précis, je suis l'unique, la seule. Peut-être était-il amoureux d'une autre avant de me rencontrer, peut-être n'était-il toujours pas guéri de la blessure d'une ancienne petite amie, peut-être même regardait-il d'un œil plein de concupiscence toutes les jolies fesses passant sous ses yeux et qu'il n'aurait jamais... Mais à cet instant il ne pense qu'à moi, il ne désire que moi, il ne respire que par moi... C'est ce moment magique que j'aime tant, ce moment auquel j'aspire, que je me livre et que je prolonge toute la nuit en me donnant comme nulle autre ne sait se donner.

Certains diront que je suis une salope. Pourtant, quand je monte dans son appartement (je ne laisse jamais les hommes empiéter mon territoire personnel, c'est mon antre secret, mon refuge que nul ne doit découvrir, pour ma propre sécurité), j'aime sa maladresse, sa soudaine timidité. J'aime quand il avoue son désir, quand, lorsque je le caresse du bout des doigts, il se met à trembler comme une herbe sous la brise du vent. J'aime ses soupirs essoufflés, j'aime les aveux de son désir murmurés comme un blasphème, ces mots et ces soupirs qu'il voudrait ne pas avouer. Sa carapace d'homme fort se fissure sous la douceur de mes lèvres, et éclate sous l'impudeur de ma langue. Tous les hommes sont les mêmes lorsqu'ils sont nus sous les caresses des femmes qui s'abandonnent. Une femme qui se laisse faire ne verra que de l'homme sa virilité et sa fierté. Se laisser dominer ? Très peu pour moi... J'aime les voir trembler, espérer mes gestes, à bout de désir... J'aime les voir avouer, les laisser perdre toute pudeur, presque violent à force d'attendre le plaisir. J'aime le point de rupture où ils avouent leur faiblesse, où je suis leur unique porte de salut. Je sens alors tout le pouvoir que j'ai sur eux et je les aime alors passionnément. Quand je me donne je sais qu'ils me sont reconnaissants, même s'ils m'oublient le lendemain, à ce moment je suis mieux que l'unique. Je ne suis plus la première des femmes, je suis la seule chose existant sur terre, le seul objet de désir – la seule chose hors du néant de leur indifférence.

C'est leur faiblesse que j'aime chez eux, et je l'aime passionnément.

Endormi, sa respiration est régulière. Certains ne s'endorment pas, ils fument une cigarette, grignotent, prennent une douche pour se désengourdir le corps. Lui, innocent, confiant, s'est endormi, après avoir fait une rapide toilette, sûr de me revoir à son réveil. Ses cheveux blonds sont collés à son front. Je me souviens de sa surprise quand j'ai pris la capote pour la lui mettre moi-même. Comment étaient ses maitresses, avant ? C'est là une question à laquelle je ne veux aucune réponse. De tous ces hommes que j'ai aimés, je ne connaîtrai jamais ni le passé ni le futur. Parfois, il m'arrive de le regretter, mais ce regret est éphémère. Même lui ne me retiendra pas... Son âme bercée de rêves enfantins aura nourri ma triste langueur le temps d'une nuit. Aura apaisé la souffrance de ma solitude quelques heures... Ses rêves que j'aspire pendant l'échange de notre amour éphémère seront les miens le temps d'une nuit, me tenant ainsi vivante jusqu'à la nuit suivante...

Je me glisse hors des draps, remets ma robe. Je contemple sa beauté assoupie et sereine. Sans doute ce garçon est-il quelqu'un de bien... tant pis.

Je quitte l'appartement en silence et appelle un taxi. Une nuit parmi d'autre. Bientôt, le visage de cet amant rejoindra les autres dans les tréfonds enfouis de ma mémoire. Ma seule amie affirme que je n'assume pas ma solitude, que la liberté ne se décline pas qu'au singulier... Mais elle ne saura jamais ce que c'est que d'aimer sans, jamais, se sentir délaissée. De n'avoir jamais de compte à rendre à personne. D'aimer la terre entière et de se donner. Avoir confiance en tous. Même si les gestes et les regards sont des rituels déconcertants de monotonie, le moment où il se donne est toujours unique. Ce n'est pas qu'un animal en chaleur, que je trouve en eux, c'est le regard éperdu d'un être qui a oublié ce qu'était le plaisir simple, sans perversion, sincère.

Je ne suis pas une chasseuse d'hommes, je ne me repais pas de chairs en rut, de stupre et de vice. Je suis une chasseuse de rêves, de plaisirs. De ce qui fait courir le monde depuis toujours, ce qui fait que je survis de siècle en siècle depuis la naissance de ma solitude. Et quand je rentre chez moi le matin, seule, j'ai un peu froid.

Mise à jour le Lundi, 03 Août 2009 22:48
 
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Écrit par Administrator   
Samedi, 18 Avril 2009 15:13
taztret eeeeet arteatr ee rtr e
Mise à jour le Lundi, 03 Août 2009 22:38
 
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